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| Textes | Steuckers | ND| 2001 |
Archivio de EURASIA a cura di Martino Conserva
original text
Cinq questions à Robert
Steuckers sur la
Nouvelle Droite
propos recueillis par Marc
Lüdders
Q. : Dans le corpus doctrinal et
philosophique du pragmatisme américain, du
biorégionalisme et du communautarisme, quels sont les
éléments qui pourraient s’avérer utiles aux
non-conformistes européens ?
RS : Le terme " pragmatisme " dérive du
grec ancien " pragma ", qui signifie " action " (en all.
" Tat ").
Le pragmatisme américain a été théorisé
essentiellement par deux philosophes : Charles Sanders
Peirce et William James. Peirce voulait - tout
comme la " nouvelle droite " française au début de son
itinéraire - attirer l’attention des philosophes sur le
fait que bon nombre de concepts philosophiques étaient
utilisés erronément et que leur utilisation erronée
conduisait à une avalanche de qui-pro-quos. Le langage
philosophique devait dès lors être dépourvu d’ambiguïté,
clair et com-préhensible. Il ne devait être alourdi par
aucun jargon. Au contraire de son disciple et
compatriote James, Peirce est resté un " réaliste " au
sens philosophique du terme, en ce sens qu’il acceptait
pleinement la réalité du général. William James, lui,
était plutôt " nominaliste " (d’où, comme nous al-lons
le voir, l’utilisation du terme " nominalisme " chez
Armin Mohler et, plus tard, chez de Benoist ; précisons
ici, à l’adresse des critiques catholiques de la ND, que
le " nominalisme " de Mohler, copié maladroitement par
de Benoist, n’est pas le nominalisme médiéval, mais ce
complexe nomina-liste hostile aux idées générales
- et, partant, aux idées de 1789 et du " stupide
XIXiè-me siècle "- qui dérive de James, pour
aboutir, comme nous allons le voir, à Blondel, Sorel et
Papini).
Blondel : une doctrine du savoir
activiste
Dans l’optique de James, les faits, événements,
phénomènes et actes particuliers sont les expressions
d’une plénitude, d’une complétion, que le général (que
toute généralité) ne peut jamais incarner. James a
exercé une forte influence sur les philosophes français
Maurice Blondel et Georges Sorel, ainsi que sur
l’écrivain italien Giovanni Papi-ni. James parlait d’une
"volonté de croire", plus exactement de croire à
l’action, à sa propre action, à sa propre capacité
d’agir. Blondel, qui était catholique, fonda un
mouvement qu’il appela " l’école de l’action " et
développa, sur le plan épistémologique, une " doctrine
du savoir activiste ". L’homme doit croire à sa force
d’action (Tat-kraft) et agir. Blondel développa à
fond cette philosophie de l’action et abandonna
progressivement le pragmatisme originel des Américains ;
celui-ci aurait été trop " naturaliste " et aurait
manqué d’élan. L’action, dans la perspective de Sorel,
est purement politique et révolutionnaire, suite logique
de la volonté de révolution du mouvement socialiste et
ouvrier. Par l’intermédiaire de Sorel, le pragmatisme
américain a abouti dans le sillage du socialisme puis du
fascisme mussoliniens, même si James, par exemple, est
resté sa vie durant un brave démocrate américain. Dans
le fond, on ne peut faire l’équation entre pragmatisme
et fascisme. Mais on peut constater, plus simplement, un
chassé-croisé, suscité au départ par Blondel et
Sorel. [Blondel: "La pratique, qui ne tolère aucun
retard, ne comporte jamais une entière clarté; l'analyse
complète n'en est pas possible à une pensée finie. Toute
règle de vie qui serait uniquement fondée sur une
théorie philosophique et des principes abstraits serait
téméraire: je ne puis différer d'agir jusqu'à ce que
l'évidence ait paru, et toute évidence qui brille à
l'esprit est partielle. Une pure connaissance ne suffit
jamais à nous mouvoir parce qu'elle ne nous saisit pas
tout entiers: en tout acte, il y a un acte de foi"
(L'action, 1893, p.IX)].
Du pragmatisme magique : de Papini à
Evola
Cependant, Papini, hélas trop peu connu en
France et en Allemagne aujourd’hui, a donné une
interprétation très romantique de la doctrine
pragmatiste de l’action dans sa revue Leonardo. En
Italie, la réception papinienne du pragmatisme américain
a conduit à l’élaboration du " pragmatisme magique ", où
l’homme cherche à exercer sa puissance sur les choses,
comme s’il était un dieu créateur (démiurgique). Ce
magisme - comme je l’ai montré, hélas trop
furtivement, dans mon exposé sur Evola lors du Séminaire
de Vienne à l’occasion du centième anniversaire de sa
naissance (mai 1998) - a eu une influence décisive sur
Julius Evola. Et c’est ainsi que l’influence du
pragmatisme américain sur Sorel et Evola s’est exercée
finalement, de manière indirecte, sur la " nouvelle
droite ", bien que cette filiation n’ait jamais été
l’objet d’une étude approfondie, ce que je regrette
vivement. Malheureusement, aujourd’hui, les influences
de Blondel et de Papini sont complètement ignorées, ce
qui fait souvent apparaître la " nouvelle droite " comme
un corpus doctrinal insuffisant et fragmentaire. Maints
observateurs étrangers à ce milieu néo-droitiste
cherchent des continuités et des filiations qu'ils ne
trouvent pas. Parce qu'aucun travail, de facture
généalogique ou archéologique, n'a été effectué à fond
par la ND sur son propre corpus.
Communautariens et biorégionalistes
Le communautarisme américain actuel est une réponse
aux maux des sociétés modernes ou postmodernes
d’Amérique du Nord et d’Europe. Les communautariens
américains constatent que les valeurs fondatrices des
sociétés ne sont plus respectées ni partagées. Le
courage civique, le sens de la citoyenneté, la
solidarité ne sont plus possibles. Les forces
cimentantes sont battues en brèche par l’indifférence et
le relativisme. La criminalité croît. Raisons pour
lesquelles, disent les communautariens américains, il
faut réveiller et restaurer ces valeurs cimentantes. En
ce sens, le communautarisme est une " révolution
conservatrice ". En Europe, ceux que séduit le
communautarisme américain peuvent directement se référer
au sociologue allemand Ferdinand Tönnies, redécouvrir et
réhabiliter ses arguments. Seule différence : les
communautariens américains font face à une société de
masse beaucoup plus établie que Tönnies à son époque.
Les dégâts anthropologiques de la massification sont
plus profondément ancrés aujourd’hui qu’au début du
siècle.
Les biorégionalistes américains répondent à une
double question : les populations autochtones du
continent nord-américain étaient très imbriquées dans le
donné naturel brut. Les immigrants européens, mis à part
les trappeurs français et anglais d’avant la
colonisation massive, se sont installés sur un
territoire, ont surplombé une nature qu’au fond leur
inconscient collectif ne comprenait pas. La grande lame
de fond écologiste, qui traverse toute la civilisation
occidentale, a fait prendre conscience des patries
charnelles, bien au-delà des discours creux de tous les
gauchistes recyclés dans les partis verts. La première
phase de l’écologie, dont sont encore prisonniers la
plupart des partis verts en voie
d’institutionnalisation, visait une simple protection du
milieu, hic et nunc, et entendait organiser une défense
du patrimoine naturel contre l’emprise des industries.
Plus tard, dans une phase plus élaborée, les écologistes
ont pris davantage conscience du facteur " temps ", ont
com-pris que le temps travaillait longuement les
paysages, tout comme les hommes, et que cette
temporalité, cette durée et cette continuité devaient
être respectées et, pour autant que cela soit encore
possible, préservées dans leur dynamique. Aux
Etats-Unis, avec Kirkpatrick Sale, ce mouvement s’est
appelé " biorégionalisme ". En Europe, et plus
particulièrement en Italie alpine, le mouvement se nomme
" géophilosophie " (sous la houlette, notamment, de
Luisa Bonesio et de Catarina Resta, et dans le cadre de
la revue Tellus). La géophilosophie italienne, à
laquelle il faut ajouter le «biorégionalisme» d'Eduardo
Zarelli, repose sur une volonté enracinée (dans le
peuple et dans la Terre) de maintenir aussi intacts que
possible les paysages naturels alpins et sur une
approche philosophique très complexe, alliant l’héritage
philosophique de Martin Heidegger et de Ludwig Klages.
Biorégionalisme et géophilosophie ont bien entendu
beaucoup de points communs : ce sont deux approches
visant la même fin.
2. Quelle a été l’influence d’Armin Mohler sur
la vision du monde de la ND ? Que restera-t-il de son
approche dans l’ave-nir ?
Votre question est vaste. Très vaste. Elle interpelle
la biographie d'Armin Mohler, l'histoire de sa
trajectoire personnelle, qu'il a eu maintes fois
l'occasion d'évoquer (dans Von rechts gesehen ou
dans Der Nasenring). Votre question nécessiterait
tout un livre, celui qu'il faudra bien un jour consacrer
à cet homme étonnant. Je crois que Karlheinz Weißmann se
prépare à cette tâche. Il est l'homme le mieux placé et
le mieux préparé pour rédiger cette biographie. Première
remarque sur les idées de Mohler, et donc sur son
influence, c'est qu'il part toujours du vécu
existentiel, du particulier et jamais de formules
abstraites ou de grandes idées générales. Toute l'oeuvre
de Mohler est traversée par ce recours constant au
particulier et au vécu, corollaire d'une critique sans
appel des idées générales. La préface de sa
Konservative Revolution in Deutschland est très
claire sur ce chapitre. Pour répondre succinctement à
votre question, je dirai que l'influence de Mohler vient
surtout des conseils de lecture qu'il a donnés tout au
long de sa carrière, notamment dans les colonnes de
Criticón et, parfois dans celles de la collection
Herderbücherei Initiative, dirigée par Gerd-Klaus
Kaltenbrunner, collection qui ne paraît malheureusement
plus mais nous laisse une masse impressionnante de
documents pour construire et affiner nos
positions.
Le réalisme héroïque
L'influence de Mohler s'est exercée sur moi
principalement:
1) Parce qu'il nous a enjoint de lire le livre de
Walter Hof, Der Weg zum heroischen Realismus.
Pessimismus und Nihilismus in der deutschen Literatur
von Hamerling bis Benn (Verlag Lothar Rotsch,
Bebenhausen, 1974, ISBN 3-87674-015-0). Hof examine deux
grandes périodes de transition dans l'histoire
littéraire allemande (et européenne): le Sturm und
Drang à la fin du XVIIIe et la Révolution
Conservatrice au début du XXe. Ces deux époques ont pour
point commun que des certitudes s'effondrent. Les
esprits clairvoyants de ces époques se rendent compte
que les certitudes mortes ne seront jamais remplacées
par de nouvelles certitudes, quasi similaires, aussi
solides, aussi bien ancrées. Les substantialités d'hier,
auxquelles les hommes s'accrochaient, et qu'ils
percevaient comme se situant en dehors d'eux, comme des
bouées extérieures sûres, disparaissent de l'horizon.
Les passéistes nostalgiques estiment que cette
disparition conduit au nihilisme. Avec Heidegger, les
révolutionnaires conservateurs, qui constatent la
faillite de ces substantialités passées, disent: "La
substance de l'homme, c'est l'existence". L'homme est
effectivement jeté (geworfen) dans le mouvant
aléatoire de la vie sur cette planète: il n'a pas
d'autre lieu où agir. Les bouées substantialistes de
jadis ne servent que ceux qui renoncent à combattre, qui
cherchent à échapper au flux furieux des faits
interpellants, qui abandonnent l'idée de décider, de
trancher, donc d'exister, d'ex-sistare, de sortir des
torpeurs quotidiennes, c'est-à-dire de l'inauthenticité.
Cette attitude révolutionnaire conservatrice (et
heideggerienne) privilégie donc le geste héroïque,
l'action concrète qui accepte l'aventureux, le risque
(Faye), le voyage dans ce monde immanent sans stabilité
consolatrice. Dans cette optique, le "dépassement" n'est
pas une volonté d'effacer ce qui est, ce qui est
héritage du passé, ce qui dérange ou déplait, mais une
utilisation médiate et fonctionnelle de tous les
matériaux qui sont là (dans le monde) pour créer des
formes: belles, nouvelles, exemplaires, mobilisatrices.
Le réalisme héroïque des révolutionnaires conservateurs
réside donc tout entier dans la puissance personnelle
(personne individuelle ou collective) qui crée des
formes, qui donne forme au donné brut (Gottfried Benn).
Cette définition du réalisme héroïque par Hof rejoint le
"nominalisme", tel que l'a défini Mohler (d'après sa
lecture attentive de Georges Sorel) ou la conception
"sphérique" de l'histoire, présentée par Mohler dans son
célèbre ouvrage de référence sur la "révolution
conservatrice" allemande et par Giorgio Locchi dans les
colonnes de Nouvelle école. Cette conception
"sphérique" du temps et de l'histoire rompt tant avec la
conception réactionnaire et restauratrice de l'histoire,
qui décrit celle-ci comme cyclique (retour du temps sur
lui-même à intervalles réguliers), qu'avec les
conceptions linéaires et progressistes (qui voient
l'histoire en marche vers un "mieux" selon un schéma
vectoriel). Les conceptions cycliques estiment que le
retour du même est inéluctable (forme de fatalisme). Les
conceptions linéaires dévalorisent le passé, ne
respectent aucune des formes forgées dans le passé, et
visent un télos, qui sera nécessairement meilleur et
indépassable. La conception sphérique de Mohler et
Locchi implique qu'il y a des retours, certes, mais
jamais des retours de l'identique, et que la sphère du
temps peut être impulsée dans une direction plutôt que
dans une autre par une volonté forte, une personnalité
charismatique, un peuple audacieux. Il n'y a donc ni
répétition ni retour aux substances immobiles et
handicapantes ni linéarité vectorielle et progressante.
La conception sphérique admire le créateur de forme,
celui qui bouscule les routines et abat les idoles
inutiles, qu'il soit artiste
(l'Artisten-Metaphysik de Nietzsche) ou
condottiere, thérapeute ou ingénieur. Mohler nous a donc
suggéré une anthropologie héroïque concrète, dérivée
notamment de son amour de l'art, des formes et de la
poésie de Benn. Mais, pour compléter ce réalisme
héroïque de Hof et de Mohler, j'ajouterais - aussi
pour donner une plus grande profondeur généalogique à la
ND - la pensée de l'action, formulée par Maurice
Blondel, où la personne est réceptacle de fragments de
monde, de sucs vitaux, disait-il, qu'elle doit
transformer par l'alchimie particulière qui s'opère en
elle, pour poser des actions originales qui
développeront et constitueront son être, lui procureront
une "accrue originale", une intensité digne d'admiration
(L'action, op. cit., p. 467-468).
Le débat réalisme/nominalisme
2) Parce qu'il a lancé le débat réalisme/nominalisme,
par le biais d'une disputatio qui l'opposait au
catholique Thomas Molnar (Criticón, n°47, 1978).
J'ai traduit des fragments de ce débat pour la revue
néo-droitiste belge Pour une Renaissance
européen-ne, ensuite Alain de Benoist a repris cette
thématique dans Nouvelle école. La Nouvelle
Droite a d'ail-leurs manié l'étiquette
auto-référentielle de "nominalisme" pendant de
nombreuses années. Malheureusement, l'usage du terme
"nominalisme" par Alain de Benoist et ses "perroquets" a
été trop souvent inapproprié et, surtout, sans
ré-férence à Blondel, Sorel et Papini, alors que Mohler,
spécialiste de Sorel, connaît très bien le contexte de
cette grande époque féconde de remises en questions. La
critique catholique de la ND a eu beau jeu de souligner
l'insuffisance du "nominalisme" médiéval, source de
l'individualisme et du libéralisme ultérieurs, que de
Benoist rejetait! La nouvelle droite a ainsi stagné,
donnant naissance à un dialogue de sourds, où les uns et
les autres ignoraient la position de Blondel, ce
catholique, doctrinaire de l'action pour l'action en
dehors de tout cadre dogmatique généralisant et
contraignant. Le vrai débat sur le nominalisme a été
lancé un jour, lors d'une "conférence fédérale des
responsables" du GRECE, tenue dans la région lyonnaise.
Ce jour-là, Pierre Bérard a critiqué le mauvais usage du
terme "nominalisme" dans les rangs de la ND, en appelant
à la rescousse les thèses de Louis Dumont qui - je
résume très schématiquement - déplore l'érosion
des ciments communautaires sous les assauts d'une
modernité toute à la fois intellectuelle
(l'Aufklärung), industrielle et morale. Il avait
raison. Mais en entendant cette brillante argumentation,
de Benoist est entré dans une vive colère et a quitté la
salle, avec une ostentation assez puérile. Bérard,
malgré ses diplômes et ses titres, a été rappelé à
l'ordre comme un élève irrévérencieux. Modeste et
conciliant, il a accepté, au nom de la discipline (!) de
groupe, d'abdiquer son rôle d'universitaire critique,
pour laisser le champ libre au journaliste sans
qualifications académiques qu'est resté de Benoist.
Quelques années plus tard, de Benoist s'alignait
toutefois sur les positions de Bérard, et les faisait
siennes, mais sans jamais expliquer à ses lecteurs, de
manière précise, cette transition importante, entre une
première interprétation maladroite du «nominalisme",
laissant planer un bon paquet d'ambiguïtés, et une
défense des différences (donc des particularités contre
les grandes idées générales), impliquant la critique de
l'individualisme des Lumières, selon la méthode de Louis
Dumont. Pour revenir à l'essentiel de notre entretien,
en matière de "nominalisme", Mohler nous enseignait dans
son article de Criticón (n°47, op. cit.)
- à nous méfier des conceptions trop rigides de
l'«Ordre» ou de la «Nature», comme la scolastique et le
rationalisme (cartésien ou non) en avaient
véhiculées. - à sortir de la «mer morte des
abstractions» pour entrer dans "les terres fertiles du
réel avec ses irrégularités, ses imprévisibilités et ses
surprises", - à concevoir toute altérité comme
altérité en soi, comme altérité autonome, au-delà du
“Bien” et du “Mal”, toutes démarches qui redonnent à
l'homme son caractère aventureux, donc sa dignité.
Il y a derrière tous les textes de Mohler cette
aspiration insatiable vers une liberté pleine et
entière, non pas une liberté qui se détache des choses
concrètes pour s'envoler vers des empyrées sans chair et
sans épaisseur, mais une liberté de façonner (gestalten,
prägen) quelque chose dans l'immense richesse immanente
du monde, de l'ici-bas, sans s'occuper des
admonestations des philosophes en chambre, toujours
dogmatiques et poussiéreux, qu'ils se réclament d'une
scolastique médiévale ou d'une modernité
raisonnante/ratiocinante.
Le "oui" au réel de Clément Rosset
3) Parce qu'il nous a encouragé à lire Clément Rosset
(Criticón, n°67, 1981), que j'avais découvert
quelques années plus tôt, à vingt ans, dans
L'anti-nature et La logique du pire, deux
ouvrages qui m'ont très profondément marqués (pour la
petite histoire: je les lisais pendant un cours
d'économie politique profondément barbant et stérile,
basé sur le pensum de Jacquemain et Tulkens, ce qui m'a
valu un zéro à l'examen! Rapidement rattrapé en
septembre, où, rêve de tout étudiant, j'ai pu expliquer
en toute jovialité à la jeune enseignante, douce et
rubiconde, pourquoi ce traité, trop mécanique,
m'apparaissait critiquable). Mohler saluait en Clément
Rosset le philosophe qui disait "oui" au réel
(Bejahung des Wirklichen), en critiquant sans
appel les pensées avan-çant l'existen-ce d'un
arrière-monde, qui aurait précédé ou suivrait le monde
tel qu'il est. Dans le portrait qu'il croquait de
Rosset, Mohler risquait un souhait: voir cette apologie
du réel devenir le fondement philosophique et
idéologique d'une "nouvelle droite", enfin capable de se
débarrasser de tout ballast incapacitant.
La critique de l'Occident de Richard Faber,
catholique de gauche
4) Parce qu'il a attiré mon attention sur
l'importance des travaux de Richard Faber, professeur à
Berlin et critique acerbe des visions historiques des
droites allemandes (cf. Criticón, n°90, 1985;
Robert Steuckers, "L'Occident: concept polémique",
Orientations, n°5, 1984). Pour Faber, catholique
de gauche, il faut universaliser le catholicisme,
l'arracher à ses racines romaines, païennes et
étatiques. L'exact contraire de notre position, l'exact
contraire du catholicisme d'un Carl Schmitt! Mais la
documentation exploitée par le professeur berlinois
était tellement abondante qu'elle complétait utilement
l'oeuvre maîtresse de Mohler, ce qu'il avouait
volontiers et sportivement. Le travail de Faber
permettait une critique de la notion d'Occident,
notamment de la volonté américaine de reprendre le rôle
d'une Rome impériale, mettant la vieille Europe sous
tutelle. Faber critiquait par là certaines positions
d'Erich Voegelin, qui entendait conjuguer ses options
catholiques conservatrices, pro-caudillistes, avec la
tutelle américaine dans le cadre de l'alliance
atlantique. Bien qu'elle n'ait pas du tout la même
optique, la critique de l'Occident par Faber est à
mettre en parallèle avec celle de Niekisch, afin que
nous envisagions, à terme, une nouvelle alliance
germano-russe, actualisation du tandem Russie-Prusse à
la fin de l'ère napoléonienne.
Le regard de Panayotis Kondylis sur le
conservatisme
5) Parce qu'il a encouragé les lecteurs de
Criticón, puis, plus tard, de Junge
Freiheit, à lire attentivement l'ouvrage de
Panayotis Kondylis sur le conservatisme
(Criticón, n° 98, 1986; Robert Steuckers, "Il
faut instruire le procès des droites!", in
Vouloir, n°52-53, 1989, sur P. Kondylis, v. p.
8). L'approche du conservatisme que l'on trouve dans
l'oeuvre de Kondylis est foncièrement différente de
celle de Mohler, dans le sens où Kondylis estime que la
no-ion même de conservatisme est dépassée parce que la
classe des aristocrates propriétaires terriens a disparu
ou n'est plus assez puissante et nombreuse pour avoir un
poids politique déterminant. Mohler a accepté et
assimilé les positions de Kondylis: il reconnaît la
critique du penseur grec qui dit que tout conservatisme
post-aristocratique n'est qu'un esthétisme (mais pour
Mohler, cet "isme" n'est pas une injure!), surtout s'il
ne défend pas la societas civilis contre l'emprise
dissolvante du libéralisme. Mohler y voit la nécessité,
pour toute "droite" non conformiste de défendre le
peuple réel, c'est-à-dire la societas civilis contre les
institutions fondées sur des abstractions philosophiques
donc sur des dénis de liberté. Grand mérite de Kondylis,
concluait Mohler: "Son charme intellectuel consiste
justement en ceci: il nous présente les concepts et les
idées qu'il traite dans leur concrétude
historique".
Wolfgang Welsch et la postmodernité
6) Parce qu'il nous a conseillé de lire les ouvrages
de Wolfgang Welsch sur la postmodernité (cf.
Criticón, n°106, 1988; Robert Steuckers, "La
genèse de la postmodernité", Vouloir, n°54-55,
1989). A juste titre, Mohler constate que Wolfgang
Welsch donne à ses lecteurs un fil d'Ariane pour se
repérer dans la jungle des concepts philosophiques
contemporains, souvent assez obscurs et abscons. Mieux,
Welsch dégage une interprétation "affirmative" du
phénomène postmoderne, qui nous permet de quitter
joyeusement et sans regret la prison de la modernité. La
postmodernité de Welsch, revue par Mohler, n'est ni une
antimodernité véhémente et révoltée ni une
transmodernité, mais une autre modernité qui se libère
des limites et des rigorismes qu'elle s'est donnés
jadis. La postmodernité refuse la "Mathesis Universalis"
voulue par Descartes. A la suite de Jean-François
Lyotard, elle ne croit plus aux "grands récits" qui
promettaient une unification-universalisation du monde
sous l'égide d'une seule et même idéologie rationaliste.
Ce double rejet corrobore bien entendu les éternelles
intui-tions de Mohler. Et porte, en filigrane, la marque
de Nietzsche.
Georges Sorel: référence constante
7) Enfin parce qu'inlassablement il nous a invité à
relire Georges Sorel et à explorer le contexte de son
époque (Criticón, n°20, 1973; n°154, 1997; n°155,
1997). Sorel, que l'on a parfois appelé le "Tertullien
de la révolution", était allergique au rationalisme
étriqué, aux petits calculs politiques mesquins, que
véhicule la sociale-démocratie. A cet esprit boutiquier,
porté par une éthique eudémoniste de la conviction et
par une volonté de rayer des mémoires tous les grands
élans du passé et de gommer leurs traces, Sorel opposait
le "mythe", la foi dans le mythe de la révolution
prolétarienne. L'éthique bourgeoise, malgré sa
prétention d'être rationnelle, conduit à la
désorganisation voire à la désagrégation des sociétés.
Aucune continuité historique et étatique n'est possible
sans une dose de foi, sans un élan vital (Bergson!).
Plus fondamentalement, quand Sorel interpelle les
socialistes embourgeoisés de son époque, il suggère une
anthropologie différente: le rationalisme coupe du réel,
ce qui est malsain, tandis que le mythe en épouse les
flux. Le mythe, indifférent à tout "sens" posé comme
définitif ou érigé comme idole, est le noyau de la
culture (de toute culture). Sa disparition, son
refoulement, son oblitération conduisent à une entropie
dangereuse, à la décadence. Une société étouffée par le
filtre rationaliste s'avère incapable de se régénérer,
de puiser et de repuiser ses propres forces dans son
récit fondateur. La définition sorélienne du mythe
interdit de penser l'histoire comme un déterminisme;
l'histoire est faite par de rares et fortes
personnalités qui lui impulsent des directions, aux
périodes axiales (Armin Mohler reprend la terminologie
de Karl Jaspers, que Raymond Ruyer utilisera à son tour
en France). La vison mythique des personnalités
impulsantes et des périodes axiales fonde la conception
"sphérique" de l'histoire, propre de la ND (cf. supra,
paragraphe sur le "réalisme héroïque").
3. Au cours de ces 30 dernières années, la
vision néo-droitiste sur la Russie a considérablement
changé? Comment?
Dans les années 60 et 70, la Russie était quasi
inexistante dans la pensée néo-droitiste (plus
exactement; dans les instances, courants, mouvements,
clubs, etc. qui ont précédé la ND proprement dite). On
imaginait en Europe occidentale que la division de notre
sous-continent allait durer plus d'un siècle. Personne
n'émettait l'hypothèse d'un effondrement du système
soviétique. Amalrik faisait figure d'original quand il
publiait son fameux livre prophétique: L'URSS
survivra-t-elle en 1984? On le prenait pour un
plaisantin. Or, un an après 1984, la perestroïka
commençait! La Russie était considérée à l'époque comme
«orientale», comme porteuse d'un «despotisme oriental»
(Wittfogel, Toynbee), la plaçant définitivement en
porte-à-faux par rapport à un «Occident» que l'on posait
comme quintessentiellement «libéral». Par ailleurs, les
cénacles catholiques évoluaient soit vers le
progressisme chrétien (panade idéologique insipide) soit
vers un occidentalisme plus musclé conduisant à accepter
la tutelle américaine sur l'Europe et l'Amérique latine,
Washington jouant, dans ce scénario purement artificiel
et propagandiste, le rôle du "bras séculier" d'une
nouvelle Rome vaticane en lutte contre l'hérésie
grecque-moscovite. L'Eglise poursuivait ainsi sa lutte
contre ce qu'elle croyait être un avatar laïque et
matérialiste de l'«hérésie byzantine». Ce clivage existe
toujours: ce n'est pas un hasard si Samuel Huntington,
dans Le choc des civilisations, prend en compte
la division de l'Europe entre un «Occident»
protestant/catholique et un «Orient» orthodoxe-byzantin,
escomptant sans nul doute exploiter en Europe certains
réflexes catholiques anti-byzantins, pour les mobiliser
contre un réveil éventuel de la Russie, sous l'enseigne
d'un mixte d'orthodoxie et de post-communisme
militarisé.
Dostoïevski et Moeller van den Bruck
Dans le cadre restreint de la ND française, la
redécouverte du facteur «Russie», et sa valorisation
positive, s'est déroulée en plusieurs étapes. A la fin
des années 70, Alain de Benoist lit une traduction non
éditée d'un ouvrage consacré à la personnalité et
l'oeuvre d'un précurseur et fondateur du courant
révolutionnaire-conservateur allemand, Arthur Moeller
van den Bruck. L'ouvrage avait été rédigé par un
professeur allemand nommé Schwierskott. Un militant
resté dans l'ombre - et pour cause!! - avait réalisé une
traduction de ce livre pour le chef de file de la ND
parisienne. Moeller van den Bruck avait, comme on le
sait, parié pour une alliance germano-soviétique après
Versailles, pour réduire à néant les entraves imposées à
l'Allemagne par Clemenceau et Wilson. Il tirait ses
arguments du Journal d'un écrivain de
Dostoïevski, dont il avait assuré la première traduction
allemande. Dostoïevski, en analysant les tenants et
aboutissants de la guerre de Crimée, avait démontré
l'hostilité fondamentale de l'Occident, orchestrée par
l'Angleterre, contre la Russie, que l'on cherchait à
contenir sur les rives septentrionales de la Mer Noire.
Le libéralisme, idéologie de pays riches, n'était qu'une
dangereuse subversion pour les pays qui devaient encore
se développer ou qui avaient connu un ressac historique
(Moeller van den Bruck faisait directement un parallèle
avec l'Allemagne de Weimar).
L'étude de Schwierskott, introduite dans la ND
parisienne grâce au traducteur demeuré secret – et pour
cause!! – d'Alain de Benoist, révèle au public
néo-droitiste les potentialités immenses d'un tandem
euro-russe ou euro-sibérien (comme dira Guillaume Faye
plus tard), à constituer en dehors ou au-delà de
l'idéologie communiste-soviétique. En restant fidèle à
l'héritage de la révolution conservatrice, en se
référant à l'un de ses pères fondateurs, on pouvait
justifier, sans se trahir, la nécessité d'un pacte non
plus simplement germano-soviétique, mais
euro-soviétique. De son côté, Armin Mohler, dans deux
«portraits» d'écrivain pour la revue Criticón,
croque l'essentiel de la pensée et de la démarche
d'Ernst Niekisch, autre avocat (ex-communiste du
gouvernement des conseils de bavière) du tandem
germano-soviétique sous Weimar, et du géopolitologue
Karl Haushofer, dont on se rappelle l'esquisse d'un
«bloc continental», alliance entre l'Allemagne,
l'Italie, l'URSS et le Japon (je m'étais donné la
mission de résumé ces deux articles capitaux dans
Pour une renaissance européenne, le bulletin de
Georges Hupin, alors Président du GRECE-Bruxelles). La
triple influence de Moeller van den Bruck, Niekisch et
Haushofer induit la ND à réviser ses positions de
départ, qui étaient occidentalistes (WACL, participation
à la presse du groupe Bourgine, etc.), comme d'ailleurs
toutes les visions du monde que l'on classait, à tort ou
à raison, à «droite» dans la France pompidolienne et
giscardienne.
Rupture avec l'américanisme: de Phnom Penh (1966)
à Nouvelle école (1975)
Une rupture était déjà survenue en 1975, par la
parution d'un numéro assez copieux de Nouvelle
école, impulsé par Giorgio Locchi (alias Hans-Jürgen
Nigra) et consacré à une critique serrée de
l'américanisme (la version allemande de cette critique
est parue sous forme de livre, Europas mißratenes
Kind, dans une collection de l'éditeur Herbig de
Munich). Cette critique italo-française de l'American
Way of Life se profilait sur un fond de gaullisme
post-gaullien (le Général était mort en 1970), où
certains clubs français tentaient de maintenir en selle
une sorte de non-alignement à la française, en fidélité
au fameux discours de Phnom Penh (1966), où Charles De
Gaulle avait tenté de positionner la France comme
championne des non-alignés, face au duopole impérialiste
Washington/Moscou. De Gaulle était animé par une volonté
de désengagement vis-à-vis des Etats-Unis. Cette option
n'était possible, concrètement, que si l'on battait en
brèche les poncifs de la propagande anti-soviétique et
secrètement russophobe, si l'on rétablissait la pratique
des relations bilatérales entre Etats souverains (et non
entre blocs), voeu de la diplomatie soviétique de
Staline à Brejnev. De plus, cette volonté de
désengagement s'accompagnait d'une volonté de dégager la
France (et le reste de l'Europe) de l'étau culturel
américain, imposé depuis 1948 au gouvernement français
de Léon Blum, en échange des fonds du Plan Marshall,
nécessaires pour redresser le pays après les combats de
la seconde guerre mondiale. On oublie trop souvent que
pour obtenir les fonds de ce Plan, la France a dû passer
sous les fourches caudines d'un diktat américain,
imposant des quotas élevés de films américains dans les
salles de cinéma françaises.
La guerre culturelle et l'Europe colonisée
A la même époque, le professeur Henri Gobard,
linguiste et spécialiste de Nietzsche, publie dans la
maison d'édition de la ND, Copernic, un petit
livre manifeste impétueux et corrosif sur
l'"usaïfication" (La guerre culturelle. Logique du
désastre, 1979). Dans ce livre, Gobard dénonçait la
décomposition, la putréfaction, de la culture sous les
assauts de l'économisme et de l'américanisme. Ce
processus était une guerre culturelle: "La guerre
culturelle vise la tête pour paralyser sans tuer, pour
conquérir par le pourrissement et s'enrichir par la
décomposition des cultures et des peuples". L'instrument
de cette décomposition était le bric-à-brac
culturello-médiatique américain qui envahissait les
marchés européens des loisirs, en marginalisant
définitivement les productions culturelles
locales.
L'année suivante, l'énarque Jacques Thibau engageait
à son tour le combat, en publiant La France colonisée
(Flammarion, 1980). Pour lui, la guerre culturelle
faisait basculer les Européens dans la glu d'une
représentation mythique de l'Amérique, présentant
celle-ci comme le nec plus ultra de la modernité et
dévalorisant ipso facto toutes les autres cultures comme
des archaïsmes, proches d'une disparition inéluctable
voire méritée. Les américanophiles développent dans ce
contexte le complexe du colonisé, qui cherche à se
débarrasser de ses oripeaux ancestraux. Par l'offensive
de Hollywood et de Disneyland, l'imaginaire des Français
(et des autres Européens, Africains, Asiatiques) se
voyait colonisé, tandis que sur le plan hard des
technologies de pointe, les Etats-Unis organisaient la
dépendance de leurs alliés, en branchant les premiers
ordinateurs sur leurs réseaux, en mettant la main sur
les signes de la communication future, en profitant des
budgets de recherche réduits en Europe. Il concluait, à
rebours des souverainistes actuels: "L'Europe et la
France, même combat!". Il réclamait une fermeté
européenne face à la volonté américaine de maintenir le
continent en état d'assujettissement. Thibau pariait
pour un binôme franco-allemand (réactualisation du
tandem De Gaulle-Adenauer), qui serait le noyau de la
future Europe indépendante, qui aurait amorcé une
Ostpolitik, c'est-à-dire des négociations avec
l'URSS ou d'autres Etats du bloc socialiste, conduisant
à terme à une neutralité européenne dans la guerre des
blocs. Thibau était proche du Ministre français des
affaires étrangères, Michel Jobert, futur préfacier du
Nouveau Discours à la Nation européenne de
Guillaume Faye, paru en 1985. Hélas, la faiblesse morale
et les courtes vues du personnel politique européen ont
réduit ces projets à néant.
Dans l'orbite des droites françaises dans les années
70, véritable pot-pourri d'idées divergentes battues en
brèche par l'offensive soixante-huitarde, on a donc
assisté à un glissement: tandis qu'une bonne frange de
la droite libérale et/ou nationaliste, hostile à De
Gaulle et secouée par l'aventure de l'OAS en Algérie,
marquait une nette tendance à l'occidentalisme et se
montrait favorable à l'alliance américaine parce que De
Gaulle s'était détaché de l'OTAN, une faction
européiste, dont quelques cénacles anticipant la ND, se
rapprochait des idéaux politiques gaulliens (et non pas
du gaullisme historique et politicien qu'elle continuait
à mépriser), parce que De Gaulle, dans les années 60,
avait affronté les Etats-Unis, principale puissance
hégémonique en Europe occidentale. Cet européisme est
sans doute le noyau fondamental de la ND, car,
ultérieurement, même dans sa phase actuelle de
déliquescence, elle n'a pas adhéré au néo-nationalisme
de Le Pen dans les années 80 et 90 («un repli sur le
bunker national», disait de Benoist) ni au nouvel
engouement «souverainiste» de ces cinq dernières années
(qui se réclame assez souvent de De Gaulle, avec des
personnalités comme Régis Debray, Chevènement, Coûteau,
Gallois, Seguin, Pasqua, partiellement De Villiers,
etc.). Notons que l'infléchissement de de Benoist, jadis
proche des milieux OAS anti-gaullistes au début des
années 60, vers une option néo-gaullienne, est sans
doute dû à l'influence de Mohler, partisan d'une
réconciliation franco-allemande (Adenauer/De Gaulle,
1963), dont l'objectif final serait d'échapper à la
logique binaire de Yalta (cf. in: Von rechts
gesehen, "Chicagoer Konferenzpapier über den
Gaullismus", rédigé en anglais, et "Charles de Gaulle
und die Gaullismus"). Petite remarque concernant votre
question: les Allemands non-conformistes devraient tout
de même savoir clairement que les positions
anti-occidentalistes, néo-gaulliennes et
anti-américaines que de Benoist a prises au cours de sa
carrière trouvent leur source dans les travaux de
Mohler. Sans l'impulsion de Mohler, dont les propos
étaient d'une clarté limpide, de Benoist aurait continué
à grenouiller dans une sorte d'occidentalisme de droite,
mixte de John Wayne et de national-libéralisme
conservateur français, sauce IVe République, ou sauce
Bourgine. Il faut aussi dire que de Benoist n'a pas fait
grand chose pour approfondir et élargir les projets de
politique internationale de Mohler: sa peur panique de
l'histoire l'empêche de formuler une pensée géopolitique
étayée, argumentée et cohérente.
Yanov, critique des "nouvelles droites"
néo-slavophiles soviétiques
Pour revenir à la Russie, rappelons encore l'apport
direct de Wolfgang Strauss, dans l'éclosion d'une
russophilie néo-droitiste. Dans un article de
Criticón, en 1978, consacré au renouveau
slavophile dans la littérature et le cinéma russes de la
seconde moitié des années 70 (Belov, Raspoutine, etc.),
celui-ci, observateur attentif des mouvements d'idées en
Russie, attire l'attention de ses lecteurs sur l'ouvrage
d'un dissident libéral émigré en Californie, Yanov
(Janow). Ce dernier, hostile aux néo-slavophiles,
démontre que le monde intellectuel russe n'est pas
divisé en deux camps, celui du régime et celui de la
dissidence, mais que la slavophilie nationaliste et
grand-russienne, est présente dans les instances du
régime comme dans la dissidence, et que l'occidentalisme
rationaliste (marxiste ou libéral) a également ses
régimistes et ses dissidents. Quatre mouvances
traversaient dès lors l'URSS: les régimistes
slavophiles, les régimistes occidentalo-marxistes, les
dissidents libéraux-occidentalistes et les dissidents
slavophiles et nationalistes. J'ai résumé l'article de
Strauss pour le bulletin de l'antenne belge du GRECE
(Pour une renaissance européenne dirigée par
Georges Hupin) et notre équipe étudiante a aussitôt
commandé une bonne demi-douzaine d'exemplaires du livre
de Yanov (Janow), afin de nous familiariser avec les
multiples aspects de la pensée russe, des slavophiles du
XIXième siècle aux néo-slavophiles de l'ère Brejnev.
Plus tard, Alain de Benoist, qui avait pris langue avec
moi pour la première fois juste après la parution de mon
résumé du long article de Strauss dans Pour une
renaissance européenne, a présenté l'ouvrage de
Yanov (Janow) dans les colonnes du
Figaro-Magazine. Notre point de vue était, bien
entendu, de réconcilier les slavophiles régimistes et
dissidents contre les efforts des occidentalistes, quel
que soit leur camp, afin de donner corps à une Russie
hostile à l'hégémonie culturelle, économique et
militaire des Etats-Unis. Pour notre petit groupe de
réfl |